En attendant de partir pour l'aéroport en fin d'après-midi et d'entamer la deuxième partie de mon voyage vers la province la plus au sud-ouest de la Chine, le Yunnan, je profite de ces heures perdues pour vous raconter cette première fabuleuse semaine.
J'ai passé la première semaine de ce voyage de clôture de mon aventure chinoise dans la province du Guangxi, la province la plus au sud de la Chine qui borde le Vietnam. Je suis partie avec Francesca, une collègue italienne de mon stage. En arrivant à Guilin lundi dans la nuit, la grosse surprise a été de nous rendre compte que juin correspond au début de la saison des pluies. Le climat est suffocant de chaleur humide, même lorsqu'il pleut. Les vêtements et la peau deviennent moites au bout de 5 minutes passées dehors, mélange de transpiration et d'humidité. L'avantage, c'est que je respire un air bien plus sain que celui de Pékin et que mes yeux peuvent enfin profiter du spectacle de la nature, avec toutes les nuances de vert possibles et imaginables. Humidité oblige, la végétation est absolument partout, et par endroits fait même penser à la jungle. C'est magnifique.
Il y a en chinois un dicton très célèbre: ''桂林山水甲天下" qui signifie ''Les paysages de Guilin sont les plus beaux sous le ciel.'' Si la ville et ses environs sont en effet si connus, c'est parce que dans toute la région, d'immenses pics rocheux couverts d'une végétation luxuriante se dressent un peu partout, façonnés par l'océan qui recouvrait tout il y a des millions d'années. En français on appelle ces pics les pains de sucre, allez savoir pourquoi. Dans tous les cas, les paysages sont incroyables.

On part (en tongs) sous des trombes d'eau explorer la ville. Le premier arrêt est pour s'acheter un poncho chacune. Dans les rues désertées, on ne passe pas inaperçues avec nos ponchos à scooter. Mais on est tellement contentes qu'on se fout royalement de la pluie. On marche toute la journée le long d'un bras de la rivière, monte sur un pain de sucre pour admirer la vue malheureusement partiellement invisible à cause de la pluie et de la brume. Dans la rivière, des pêcheurs sur le radeau en bambous avec leurs cormorans et leur panier tressé. Sur les bords de la rivière et dans les rues, la vie semble d'un autre temps, les gens vivent sur le pas de leur porte, passant le temps en attendant que la pluie cesse.


La descente de la rivière sur un radeau en bambous n'a de décevant que les pétarades du moteur du radeau qui gâchent la majesté silencieuse du site. Invasion d'embarcations à touristes oblige, les pêcheurs au cormoran ont déserté la rivière et attendent le calme du soir pour sortir sur l'eau. Mais les berges sont extraordinaires, bambous géants et palmiers à foison, habitations rudimentaires en bois, radeaux amarrés partout, quelques pêcheurs passant le temps sur une petite île au milieu de la rivière autour d'un feu, les buffles au bord de l'eau, silhouettes au chapeau de rizière...


On arrive à Yangshuo, anciennement calme petit village de pêcheurs perdu au milieu des pains de sucre, aujourd'hui agglomération de (seulement) 20 000 habitants littéralement envahie par les touristes. On fuit le centre bondé et loue les services d'une habitante locale pour aller se perdre dans la campagne en vélo. Cette balade fut extraordinaire. Sur des petits chemins de cailloux et de boue perdus au milieu des champs entre les pains de sucre, on traverse des hameaux tranquilles où les gens vivent en retrait du monde, au rythme de la rivière et des touristes: ils sont tous pêcheurs, conducteurs de radeaux à touristes, fermiers ou guides touristiques. On croise des locaux un peu partout, réunis dans les pièces communes des habitations et jouant aux cartes, attendant que le temps passe -- la veille un gros orage a fait que les bateaux ne sont pas autorisés sur la rivière rougie par la boue. D'autres, hommes comme femmes, sont au travail dans les champs. Le chapeau de rizière n'est pas un cliché. Silhouettes solitaires amenant leur buffle dans une marre pour qu'il s'y baigne, ou transportant toutes sortes de choses dans des double paniers suspendus à une planche portée sur l'épaule. On observe avec surprise qu'ils sont tous bien plus petits que nous, ils ont la taille d'enfants de 12 ans. On était parties équipées pour la pluie, en fin de compte on revient avec de bons coups de soleil. Une journée absolument magique.



L'autre point du fort du voyage, ce sont les rizières en terrasse de Longji. Dans cette région se trouvent deux minorités ethniques chinoises, les Zhuang et les Yao. Les femmes Zhuang ont la particularité d'avoir des cheveux extrêmement longs (jusqu'à 2.5m!) qu'elles attachent d'une manière différente selon qu'elles sont célibataires, mariées ou mères. Les costumes sont colorés et pittoresques. Je regrette de ne pas avoir demandé si elles s'habillaient comme cela uniquement pour les touristes ou si la tenue traditionnelle fait encore aujourd'hui partie du quotidien. Dans tous les cas, c'est beau, et cela renforce encore l'impression d'être complètement en dehors du temps.

La balade dans les rizières est tout simplement mythique. Le village de Ping'an, auquel on accède après bien des épingles à cheveux et des éboulis sur la route étroite et sinueuse, est perdu au milieu des terrasses parmi les plus anciennes de Chine. Depuis des siècles, les paysans ont patiemment taillés dans les flans de la montagne pour la rendre cultivable. Au gré des saisons, les paysages changent. Nous aurons admiré le site sous le reflet argenté de la lumière dans les terrasses gorgées d'eau, le riz n'étant pas encore sorti. Partout, les terrasses se superposent, se croisent et disparaissent à perte de vue dans les versants de la montagne. Les reflets changent au fur et mesure que l'on progresse. En plus, on a la chance de voir le site en fin de journée, une fois que les cars de touristes sont déjà redescendus dans la vallée. Tout est paisible, silencieux, hors du temps.



On passe la nuit dans une espèce de chalet tout en bois clair qui domine la vallée et les terrasses. Expérience fabuleuse: on est les seules clientes, l'ordinateur date du siècle dernier, le bruit passe à travers toutes les planches, le torrent passe au pied de l'hôtel et le bruit de la chute d'eau ajoute au charme de l'endroit. Pour le dîner, on mange une spécialité locale à base de légumes sauvages cueillis dans la montagne. Le réveil est absolument mythique: notre hôtel est en fait situé juste à côté du bâtiment où se trouve le bureau du Parti communiste du village. Le drapeau chinois flotte juste devant la fenêtre de notre chambre, et, à 8h30, les haut-parleurs commencent à diffuser des chants patriotiques et une voix enjouée accueille les premiers touristes et invite les traînards à sortir de leur lit. Cette fois, c'est un saut éclair dans la Chine des années Mao.

A cause de mes coups de soleil, je renonce à rejoindre un autre village perdu au milieu des terrasses à quatre heures de marche de là. J'aurais pourtant adoré faire cette randonnée au beau milieu des terrasses brumeuses, guidée par un habitant local. On reprend donc la route de Guilin, et ainsi s'achève cette première semaine...